EXCURSION ARCHÉOLOGIQUE A L’ABBAYE DE VAUCLAIR

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Après la séance du samedi 7 juin, les membres du Congrès réuni à Laon résolurent de faire une excursion archéologique jusqu'a l'abbaye de Vauclair, située a 20 kilomètres de cette ville. Cette exploration devait avoir pour but de visiter les ruines de ce grand monastère et surtout d'étudier dans ses détails un magnifique bâtiment qui, dit-on, aurait servi de grange au XII° siècle, et qu'on nous donnait comme un specimen curieux des constructions agricoles de cette grande époque

Cette caravane était composée d'une vingtaine de personnes, parmi lesquelles on comptait M. le comte de Mérode, président du Congrès ; M. de Caumont, directeur de la Société francaise, MM. Corbin, préfet de l'Aisne ; François recteur de l'Académie Perrine, Amédée Piette, Dersu, de Laprairie, Gaugain, Fleury, rédacteur du journal de l'Aisne ; Ch. Gomard, secrétaire de la Société académique de St.-Queutin, l'abbé Poquet, inspecteur des monuments. MM. Corbin, Perrine et Dersu avaient mis généreusement leurs voitures à la disposition des voyageurs. Grâces à cette attention délicate des arcbéologues Laonnais, le trajet se fit avec une grande célérité.

Nous pûmes admirer, en descendant la montagne de Laon, ces belles plaines qui s’étendent au nord, vers la Thiérache et la Flandre et vont se perdre sur les confins de la Belgique. En sortant le faubourg de Vaux, qui nous offrait une vive animation et la vue d'une grande et belle église, nous prîmes la route de Reims; nous laissâmes sur notre gauche Athies devenu célèbre par la bataille de 1814. On nous faisait remarquer plusieurs monticules qui accidentent le sol et qui sont sans doute des buttes artificielles construites à cette époque, à moins qu'on n'aime mieux y voir des tumulus élevés le long d'une chaussée romaine dont nous traversions la ligne encore verdoyante.


Tandis qu'a droite et à gauche de notre route nous examinions ici les productions du sol, dont M. de Caumont nous décrivait les propriétés et la nature, là de magnifiques forêts, des villages remarquables par leurs monuments ou leurs anciens souvenirs, nous avions déjà franchi cette chaîne de collines qui environne, au sud, les campagnes de Laon comme d'une ceinture, nous faisions notre entrée solennelle dans la vallée Foulon en traversant le village de Sainte-Croix. C'est dans le creux de ce vallon, entre le château de La Bove et Hurtebise, que se trouvait placée l'abbaye de Vauclair fondée en 1134, dans un lieu, disent les anciennes chartes appelé alors CourtmembIain ou Commenblain. II paraît que c'est saint Bernard lui-même qui lui avait donné le nom de Vauclair (Vallisclara). Il y avait alors dans ce désert une chapelle desservie par un prêtre nommé Robert, qui abandonna ses droits en se faisant religieux à Clairvaux d'autres disent à Vanclair (1). (1) Ces deux noms sont en effet les mêmes si l’on vient à déplacer l’un des deux mots qui lescomposent et c'est sans doute en mémoire de Clairvaux que saint Bernard aura donné à ce nouveau monastère le nom de Vauclair. L'évêque Barthelemy, ce père de tant de monastères, passe pour en être le fondateur, ainsi que Gauthier, comte de Romy et Gerard-Enfant.


Vers 1135, Henry Murdruch, que ses grandes qualités élevèrent plus tard sur le siège d'Yorck, vint à la téte de onze religieux pour commencer cette abbaye, bâtie d'abord sur des proportions assez médiocres, et dans un lieu dit le Pré du Moulin. Ce ne fut que vers le milieu du XIII° siècle, que l'on construit un abbaye plus vaste (dit Lelong, histoire du diocèse de Laon) avec une belle église, et une vaste cour d'entrée, sur un terrain peu éloigné de la première. Cette maison religieuse éprouva, comme tant d'autres, toutes les calamités de la guerre ; elle fut pillée et brulée en 1359, avec les fermes dépendantes. On répara ces désastres dans le cours du XVI° siècle, vers 1540, mais les guerres de religion et les troubles de la Ligue la ruinèrent de nouveau. On assure même, que dans cette dernière guerre, plus de 50 personnes, qui s'étaient retirées dans les greniers pour échapper à la persécution, furent précipitées du haut des voûtes et périrent de la main de ces fanatiques. 93 s'est chargé d’amonceler d'autres ruines. En effet, nous n'avons plus retrouvé de cette grande église qu'un pan de murailles, quelques salles attenantes aux cloîtres et dont les voûtes s'écroulent. Nous y avons remarqué sur les chapiteaux de colonnes des ornements plissés en forme d'éventails, que nous n'avions pas encore observés ailleurs, et dont nous avons vu peu d'exemples dans les grandes constructions de notre pays. Il y a aussi quelques débris de peintures murales.


L'historien Lelong nous apprend qu'il y avait autrefois une croix en filigrame, couverte de pierreries de deux pieds de haut et contenant du bois de la vraie croix. L'abbé Dom Nicolas, de Reims, l'avait fait faire en 1225.

Plusieurs seigneurs de La Bove, château-fort qui dominait le côteau au nord, ont été enterrés dans l'église de Vauclair.

Heureusement, qu'un vaste bâtiment formant un paraIlélogramme rectangle de 68 m. de long sur 43 de large, n'a pas eu le sort de l'église et des lieux réguliers.

Ses murs, dit M. Piette, à qui nous empruntons, cette description consignée dans son intéressante histoire de Foigny, construits en pierres de grand appareil, ont une hauteur d'environ 18 m. et une épaisseur de 95 c. ils sont renforcés par trente-six contreforts, quinze sur chaque face et trois sur chaque pignon. Ces contreforts qui règnent dans toute la hauteur de l'édifice, présentent à leur base une saillie de 1 m. et une épaisseur de 77 c. ; ils sont liés entre eux à leur partie supérieure, par une double arcade à plein-cintre, qui donne à la masse du bâtiment une légèreté qu'on lui supposerait difficilement.

Les fenêtres sont au nombre de cent trente-deux, cinquante-six sur chaque face, et dix sur chaque pignon : au rez-de-chaussée, les ouvertures sont carrées et encadrées dans un arc ogival ; à l'étage supérieur, elles sont cintrées et rangées sur deux lignes paralléles, deux sur la première ligne et une sur la seconde.

La corniche qui couronne l'édifice, est un simple filet soutenu par des modillons carrés et taillés en biseau.

A l'intérieur, la grange de Vauclair est divisée en un rez-de-chaussée et un premier étage, tous deux voûtés ; ces voûtes sont partout ogivales, et leurs épaisses nervures, composées d'un tore appliqué sur un bandeau, retombent du côté des murailles sur des espèces de consoles engagées, et au centre du bâtiment, sur de grosses colonnes cylindriques disposées dans sa longueur.

Ces colonnes, au nombre de treize, n'ont point de base ; leur fût s'engage dans le dallage des salles, au rez-de-chaussée comme au premier étage ; les chapiteaux sont ornés d'une simple cannelure, tantôt de feuilles plates sans nervures, et dont l'extrémité dans quelques-unes seulement se recourbent légèment en crosse. Les tailloirs sont hexagones et supportent immédiatement la retombée des voûtes.

On pénètre dans l'édifice par une porte cintrée sans aucun ornement, s'ouvrant au milieu sur un large couloir, qui donne accès dans les divers compartiments du rez-de-chaussée, tandis que l'étage supérieur ne forme qu'une seule pièce dans toute son étendue.

La charpente est une des plus belles que nous connaissions, et l'on peut dire à juste titre, que ce bâtiment, quoique d'une grande simplicité, est en effet d'un style plein de noblesse et de vigueur.

Après avoir examiné dans tous ses détails cette immense construction, qui offre un mélange de plein-cintre et d'ogive, les visiteurs se sont demandé quelle avait pu être la destination de cet édifice, aussi beau, aussi grandiose qu'une cathédrale. Etait-ce une simple grange telle que les moines d'alors savaient en bâtir ? Cette opinion a été combattue par M. de Caumont qui a visité et figuré bon nombre de granges, dans lesquelles il n'a jamais trouvé de ressemblance avec le bâtiment dont il s'agit. Les granges que l'on connaît, n'ont pas cette forme ni cette disposition. D'ailleurs, a quoi bon ces voûtes, ces fenêtres étroites, sans utilité réelle pour ces sortes de constructions ? Où se trouvaient les portes d'entrée, les lieux de déchargement? Cet édifice, se prêtait si peu à cet usage que rien aujourd'hui, malgré les changements opérés pour lui donner cette appropriation, rien ne vient à l’appui de ce sentiment.

Cette dénomination de grange se trouvant impropre, on en a fait un magasin et un grenier d'abondance. Rien ne s'oppose, en effet, à ce qu'on puisse établir dans cette vaste construction, des monceaux de tonneaux au rez-de-chaussée, et des amas de grains dans l'étage supérieur ; on pourrait même loger au besoin des avoines sur les caissons des voûtes, entre les poutres de cette magnifique charpente, si digne d'admiration. Mais comment échapper aux nombreuses objections qu'on ne manquera pas de nous faire. Et d'abord pourquoi ces monceaux de tonneaux établis sous des voûtes peintes, ces portes étroites et d'une rare conservation, après le maniement de tant de futailles, qu'on exportait en Flandre et jusque dans la Hollande, d'après une tradition dont la trace nous échappe aujourd'hui ? Si le dessus de ces prétendus magasins servait à loger les grains qu'on mettait en abondance, pourquoi ces voûtes encore si belles, ces pavés historiés ? Pour nous, il nous semblerait aussi facile d'en faire un réfectoire, une salle d'étude, un chapitre, et un dortoir que toute autre chose, d'autant plus que ce bâtiment touchait au cloître et presque à l'église, et que les cuisines pouvaient y attenir. Qu'on en ait fait ensuite un grenier d'abondance voir même une grange, comme, nous l'avons vu de nos propres yeux, ceci n'a rien qui puisse nous étonner. Les révolutions humaines amènent, à certaines époques, des changements profonds qui déroutent tous les calculs les mieux établis.

Quoi qu'il en soit de sa destination primitive, cette. construction ou plutôt ce monument, car c’est le nom qui lui convient, n'en réclame pas moins une étude sérieuse et le talent d'un artiste distingué pour en perpétuer le souvenir.

Cette visite terminée, une copieuse collation nous attendait dans l'ancienne infirmerie de l'abbaye. Messieurs les archéologues, dont la dispute avait aiguisé l'appétit, firent un honneur mérité aux mets succulents que l'on devait à la généreuse attention de MM. Perrine, Dersu et de Caumont. M. le docteur Leroux, de Corbeny ; M. Le Doyen, de Craonne, et quelques autres personnes qui avaient bien voulu se réunir aux membres du Congrès, animèrent de leur douce gaieté un repas champêtre qui, pouvait se féliciter d'obtenir les affections d'estomac comme la science archéologique avait gagné celles du coeur.

Bientôt nous saluons Vauclair d'un doux regrêt, et nous nous acheminons lentement à travers une magnifique forêt, vers la belle ferme d'hurtebise, le principal domaine de l'abbaye. Cette ferme fut brûlée, en 1590, par les habitants de Laon, parce que l'abbé de Vauclair n'avait pas voulu embrasser le parti de la Ligue ; la chapelle qui subsiste encore est postérieure à cet événement, ainsi que le corps de ferme.

Nous reçumes, à Hurtehise, de la part du fermier et du propriétaire M. le marquis de Bougy, du Calvados, un accueil des plus gracieux.

Nous partîmes avec une douleur, celle de ne pouvoir visiter le champ de bataille de 1814, si connu sous le nom de bataille de Craonne. Napoléon avait placé son quartier général à Hurtebise. Quoique vainqueur, il dut le quitter. Nous l'imitâmes dans sa retraite glorieuse, et sans avoir à combattre une confédération aussi redoutable que celle des puissances coalisées, nous avions à nous défendre dans un prochain avenir des ténèbres de la nuit.

Heureusement qu'au mois de juin le crépuscule se prolonge. Après avoir aperçu Cerny, Chermisy, les vieux débris du château de Neuville, nous pûmes encore considérer le beau paysage de la vallée de Bruyères, dont nous admirâmes l'église romane flanquée de ses trois absides circulaires et décorées de la plus riche ornementation. Cette église est digne assurément d'une petite monographie. Ardon, qu'il nous est impossible de visiter, ainsi que Leuilly, disparaissent, et à la nuit tombante nous arrivons au pied de la Montagne. Nous jetons un dernier regard sur ce vaste panorama qui se déroule au sud et au couchant de la montagne; nous contemplons ces bouquets de bois, ces flancs de collines qui se creusent, ces monticules isolés qui s'avancent au milieu de la plaine, ces villages jetés au hasard, ces riches moissons et, pleins de délicieux souvenirs, et surtout pénétrés d'une profonde reconnaissance pour la généreuse hospitalité de nos aimables Laonnais, nous nous séparons avec l’espérance de nous retrouver l'année prochaine au Congrès de St-Quentin.

M. de Caumont, qui avait annoncé que M. Victor Petit ne pouvait, à son grand regret, faire partie de l'excursion, fit espérer que dans peu de jours il ferait, à sa demande, des dessins du monument de Vauclair. M. Victor Petit a tenu sa promesse, et les notes suivantes ont été adressées par lui à M. de Gaumont pour être réunies au procès-verbaL

L’Inspecteur remplissant les fonctions de Secrétaire,

L'abbé POQUET.