Le Christ d’Ailles

Article paru dans "La Revue de l'Art"-XV- fin 19° siècle

Les frères Jaillot étaient d'habiles sculpteurs sur ivoire au XVII° siècle ; l'aîné seul persévéra dans son art, l'autre devint géographe du Grand Roy.

Celui dont nous voulons vous faire admirer une oeuvre magistrale est l'aîné, Pierre-Simon Jaillot, né à Saint-Oyan-en-Joux (Saône-et-Loire), en 1631. Il fut admis à l'Académie royale de peinture et de sculpture, le 16 mai 1661. Le chef- d'oeuvre qui lui valut cet honneur était un Christ d'ivoire de dix-sept pouces et demi de hauteur, fixé sur une croix en ébène reposant dans un cadre en bois sculpté et doré.

Ce Christ figura d'abord dans la collection de l'Académie. C'était l'usage, en effet, que le récipiendaire fit don à l'illustre compagnie du “chef-d'oeuvre” qui lui avait valu son élection

Mais voilà ! Jaillot avait un caractère détestable : il était orgueilleux, irascible et violent. Il se prit de querelle avec Pierre Séguier, protecteur, et aussi avec Charles Le Brun, chancelier de l'Académie. La dispule s'envenima. Jaillot publia contre ces deux collègues des libelles diffamatoires et le scandale fut tel que, dans sa séance du 10 octobre 1673, l'Académie prononça l'exclusion de Jaillot, pour “invectives et calomnies”.

En même temps, elle décida, tant était grande son ire, que le morceau de réception que Jaillot lui avait offert douze années auparavant cesserait de figurer dans l'enceinte de l'Académie et qu'il en serait fait présent à l’hôpital Saint-Germain-des-Prés, dit “les Petites-Maisons” depuis hospice des Ménages, situé autrefois à Paris, rue de Sèvres, là où se trouve mainteinat le square du Bon Marché.

Le 21° jour d'octobre 1673, le sieur Fouyn, ancien commissaire des pauvres, apporta le merveilleux Christ au bureau de l'hôpital des Petites-Maisons et un procès-verbal fut dressé, qui contenait une description minutieuse de cet objet d'art. Qu'est devenu ce Christ ? Nous l'avons vainement cherché.

A l'hôpital des Ménages, aujourd'hui transporté à Ivry, on ne trouve qu'un affreux Christ sans valeur artistique, sorti d'un magasin d'objets d'église du quartier Saint-Sulpice

A l'Assistance publique, où nous nous sommes enquis, le très aimable archiviste nous a signalé l'existence d'un Christ en ivoire à l'hôpital d'lvry, autrefois les Incurables. Vite, nous avons couru à lvry, car il pouvait bien se faire que le Christ de Jaillot eût passé des Petits.Ménages aux Incurables. Il n'en était rien. Nous avons bien trouvé, à lvry, Un Christ en ivoire d'une superbe exécution, mais présentant avec le Christ décrit dans le procès-verbal de 1673 de telles différences, qu'il ne nous était pas possible d’y reconnaître la sculpture de Jaillot. Sans doute, son “chef-d'oeuvre” a-t-il disparu pendant la tourmente révolutionnaire.

Heureusement, il avait une réplique, et cette réplique nous l'avons rencontrée fortuitement à Ailles, une toute petite commune du département de l'Aisne. On en trouvera ci~contre la reproduction.

Christ de Jaillot

En visitant l'église d'Ailles, nous avons éprouvé un si fort sentiment d'admiration en contemplant la facture magistrale et l'expression douloureuse du Christ qui se trouvait sur le maître-autel, que nous avons voulu le voir de près et en avoir la photographie.

Qu’elle n'a pas été notre surprise, en le maniant, de voir qu'il était daté et signé.

La date est 1664 ; la signature, P. Jaillot.

Nous nous sommes alors souvenu de nos recherches vaines, et, en nous reportant au procès-verbal de 1673, ~nous avons constaté que la description du chef-d’oeuvre de Jaillot s'applique exactement au Christ d'Ailles.

Le Christ d'Ailles est donc une reproduction de son morceau de réception, de la main de Jaillot lui-même ; mais comment une aussi pauvre église se trouve-t’elle posseder une oeuvre d’art d’aussi grande valeur ?

La tradition locale veut que ce crucifix provienne de la fameuse abbaye de Vauclerc, fondée en 1134, qui était située au fond de la jolie vallée de l’Ailette, à quelques kilomètres d’Ailles. C’est, sans doute, pour cette abbaye que Jaillot avait exécuté sa réplique.

Selon les uns, au moment de la destruction du couvent, en 1793, une pieuse femme du pays, Mme Lamant, aurait caché le crucifix et l’aurait après la révolution, donné à l’église d’Ailles, où il se trouve depuis 1800.

D’autres affirment que c’est dom Bellot, ancien moine de Vauclerc, qui, devenu curé d’Ailles lors du rétablissement du culte catholique, aurait apporté dans sa paroisse le précieux Christ qu’il avait sauvé, lors du sac de l’abbaye.

Peu importe d’ailleurs ; contentons-nous de nous féliciter que ce précieux objet d’art ait été préservé de la destruction et remercions, quelle qu’elle soit, la personne qui l’a conservé.

Henri Cherrier